Nous vivons à l’intérieur d’un rêve. L’État moderne est ce rêve. L’État comme mode d’organisation politique centralisée, source unique d’autorité légitime et objet exclusif de dévouement.
Nous vivons à l’intérieur d’un rêve. Mais si nous vivons à l’intérieur d’un rêve, qui est le rêveur ?
Un bon suspect serait Armand Jean du Plessis, le cardinal de Richelieu. Une sorte de savant fou. Un docteur Frankenstein avant l’heure qui, face aux conséquences carnavalesques horrifiques des guerres de religion, l’apparition des Régicides au nom de Dieu et la mise à mort des rois de Carême, a mis au point un monstre en vue de maintenir l’ordre. Le dévouement inconditionnel à l’État est ce monstre à qui le cardinal a donné vie pour protéger son idée de la France. Et le monstre lui a survécu.
Richelieu a fait un rêve et nous vivons à l’intérieur de celui-ci. Simone Weil l’avait compris. Elle l’avait désignée comme un des artisans principaux de notre oppression.
Nous vivons dans un rêve, celui de Richelieu, architecte de l’État moderne. Face aux guerres de religion et aux régicides, il crée une machine aveugle et impitoyable : l’État, sacralisé comme une nouvelle religion avec le dieu Politique, son fils le Monarque absolu, et leur Saint-Esprit, l’ordre centralisé. Richelieu affaiblit magistrats, seigneurs et maintient le peuple dans la pauvreté, car, selon lui, "un peuple trop à l’aise échappe à son devoir". Ce cynisme, pierre angulaire des politiques d’austérité, forge une société contrôlée par la contrainte économique. Dieudonné, futur Louis XIV, est l’héritier de ce rêve, incarnant la raison d’État. Mais après la mort de Richelieu (1642) et Louis XIII (1643), la régence de Mazarin et Anne d’Autriche fait vaciller le pouvoir. Le peuple, les magistrats et les seigneurs se rebellent : c’est la Fronde. Au cœur du chaos surgit un personnage imprévu : Paul de Gondi, le cardinal de Retz, maître de la "bordélisation". Un chapitre clé, mêlant révolte et stratégie politique. Nouvel épisode de L'Empire n'a jamais pris fin, par Pacôme Thiellement.
L’Histoire ressemble à un de ces parcs d’attractions à l’abandon qu’on découvre au détour d’un coin de campagne perdu. La grille n’a pas été suffisamment bien fermée, on entre en forçant un peu, et on se promène entre les baraques foraines dévastées et des jeux qui naguère furent populaires mais qui ont cessé de fonctionner.
D’un côté, on voit des statues de grands hommes : conquérants, empereurs, héros. Des statues qui étaient animées et qui ne le sont plus. Des automates rouillés.
De l’autre, on a des jeux d’obstacles où les populations en détresse étaient emportées malgré elles dans des circuits qui partaient à pleine vitesse dans des pièges : guerres, famines, épidémies. Pièges qui devaient être évités à la dernière seconde, mais ne le furent pas toujours. Autant d’Apocalypses qui furent vécues à chaque fois localement et ponctuellement. Autant d’innocents sacrifiés pour qu’une société pourrie se perpétue.
Et soudain, comme dans un récit fantastique ou un film d’horreur, les jeux se remettent en marche tous seuls. Les grands hommes s’animent comme des zombies. Les véhicules repartent à pleine vitesse dans leurs circuits. L’Empire n’a jamais pris fin.
Introduction : Une France pas franque
Le roman national ment. La France n’existe pas.
L’Histoire de France ? Mais c’est des craques. L’arnaque du bimillénaire. La France est une fiction. Nous n’avons jamais, jamais, jamais été « Français ».
Pardon. C’était un effet facile. Une formule. Ce n’est pas la bonne méthode. C’est une provocation. Il faut développer. Nuancer. Je reprends.
Ce morceau de planète que nous nous sommes habitués à appeler la France a-t-il été « Gaulois » ?
Quels que soient les problèmes posés par le terme, quelle que soit la grossière synthèse romaine, cette réduction opérée sur une multitude de sociétés différentes : oui. Évidemment. Disons que la France était bien composée de sociétés Celtes qui ont été identifiés par César à des Gaulois.
Notre histoire commence pendant le petit âge glaciaire. Une période de rigueur hivernale intense en Europe qui a commencé à la fin du XIIIᵉ siècle et va durer jusqu'au milieu du 19ᵉ. Nous sommes en 1565 et Brueghel L'ancien peint Les chasseurs dans la neige. Il mourra quatre ans plus tard, alors qu'il n'a pas 45 ans. Il sera enseveli dans l'église Notre Dame de la Chapelle à Bruxelles.
Le tableau de Bruegel est porteur de quelque chose d'autre. C'est l'appel constant, bien connu, qui se mêle à la nostalgie du lieu que l'on a quitté et que l'on veut retrouver. Le contraste entre le besoin de chercher et le désir de se retrouver et l'oscillation pendulaire des êtres humains entre ces deux tendances, l'inconnu familier, une contradiction, une tension qu'ils tentent de concilier dans le cours de leur vie.
On retrouvera le tableau de Brueghel, Les chasseurs dans la neige, dans le chef d'œuvre de science-fiction du cinéaste russe Andreï Tarkovski : Solaris. Science-fiction ? Ce n'est pas évident. Moins qu'aucun cinéaste Andreï Tarkovski ne se laisse enfermer dans une catégorie et plus qu'aucun film, Solaris nous renvoie à l'impossibilité de définir par une terminologie préexistante ce que cherche à nous montrer un artiste.
C'est un homme à la recherche de l'inconnu, d'une image future pas encore apparue, mais qui sait que nous ne pouvons sensiblement appréhender que ce qui nous est, d'une façon ou d'une autre, déjà familier. C'est un homme à la recherche des temps futurs, comme un chasseur dans la neige, mais qui est lui même rempli de nostalgie, dévorée par la douleur, la honte et le désir de rentrer chez lui.
Bienvenue dans La fin du film, épisode douze : Solaris, d'Andreï Tarkovski. La science-fiction n'existe pas encore.